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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 22:38
Les pauvres polluent moins que les riches ? Pas si simple

Face au changement climatique, est-il juste de demander le même effort aux riches et aux pauvres? Le philosophe Fabrice Flipo n'est pas tout à fait d'accord avec Thomas Piketty et Jean-Baptiste Comby. Il leur répond.

En appelant chacun au geste éco-citoyen, le discours écologique «laisse entendre que tous les individus ont la même part de responsabilité. Or, un riche pollue généralement plus qu’un pauvre. Il n’est pas juste de mettre sur un pied d’égalité un cadre de direction qui possède deux voitures et prend l’avion trois fois par mois et une personne touchant le RSA qui circule principalement en bus. Un tel discours occulte les inégalités sociales.»

Voilà ce que déclare le sociologue Jean-Baptiste Comby dans l’entretien qu’il nous a accordé la semaine dernière. Il y déplorait l’occultation des classes sociales dans les débats sur l’environnement et la «dépolitisation» de la question climatique. Fabrice Flipo, philosophe et auteur de plusieurs ouvrages sur les rapports entre l’environnement et la politique, a souhaité lui répondre.

Pour lui, la question de savoir «qui pollue ?» doit s’analyser à travers les pratiques de consommation, et non de production. Il ne faut pas lui appliquer mécaniquement une analyse en termes de classes sociales. «Les bas revenus sont massivement engagés dans une consommation fortement carbonée. C'est le peu qu'ils ont réussi à obtenir de la lutte des classes», souligne-t-il, estimant qu’une véritable «économie écologique passe par une réappropriation de la définition des besoins et des moyens de les satisfaire».

Les classes populaires, prises entre deux feux

Jean-Baptiste Comby objective de manière magistrale ce que chacun et chacune d'entre nous vit depuis des décennies: face à une menace mal définie mais manifestement de grande ampleur, les autorités semblent estimer que tout ce que nous avons à faire est de mettre en place des petits gestes. C'est vrai dans le domaine du climat mais aussi dans tous les autres, déchets (le tri), la diversité biologique (manger du poisson certifié) etc.

La dissonnance cognitive est immédiate : soit les petits gestes sont la solution, mais alors la menace est de faible ampleur; soit la menace est réellement importante, et les petits gestes ne suffisent pas. C'est un peu comme si, en 1940, le gouvernement demandait à chaque Français de fermer sa porte à double tour, et s'en tenait là. On en viendrait forcément à douter de la réalité de la guerre.

La dépolitisation est donc massive. Elle résulte en grande partie de ce que les politiques mises en œuvre dans ce domaine placent le consommateur en fin de boucle. L'Etat et les grandes entreprises se mettent d'accord entre eux pour trouver des mesures qui ne compromettent pas les positions des uns et des autres, et ce n'est qu'ensuite que l'on va voir le consommateur pour qu'il joue le rôle qui lui a été attribué.

C'est à ce moment-là (et pas avant) que des organismes comme l'Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) font appel à des sociologues, pour étudier d'éventuelles «résistances au changement» et à «l'innovation». Par un incroyable renversement de perspective, le manque de réactivité citoyenne est souvent interprété comme une absence de volonté des citoyens de prendre en compte la planète. Et c'est à ce moment-là qu'on appelle les sociologues et les psychologues pour tenter d'expliquer pourquoi le citoyen ne fait pas «le bon geste».

La classe se définit en principe comme la place de l'individu dans un rapport de production, lequel oppose classiquement le prolétaire et le capitaliste. Dans la consommation le rapport de classe tel que défini n'est pas directement à l'oeuvre. C'est au niveau de l'achat que se joue la domination, que Marx appelait le moment de la «réalisation de la valeur».

Ce n'est ni le travail ni son exploitation qui sont directement en cause, d'ailleurs le socialisme et la lutte des classes été largement absents de la lutte écologiste, historiquement. Les régimes socialistes ont tous été «productivistes», c'est-à-dire se souciant de faire croître la production. Même s'il y a aujourd'hui comme hier des tentatives de convergence telles que «l'écosocialisme» (Lowy), les pays d'Amérique Latine qui s'en réclament ne suivent pas un chemin très différent, pour le moment, sur le plan écologique. Difficile donc de n'accuser que le libéralisme.

La consommation n'étant pas fondée sur le travail mais sur la dépense, le rapport de domination qui s'y joue est différent. Travailler est obligatoire pour vivre, le salarié n'a pas le choix. L'exploitation du travail se fait sans bruit: bas salaire, obtenu à coup de «baisse des charges» ou de mise en concurrence des travailleurs, mépris de la sécurité etc.

Difficile par contre de contraindre à consommer. La domination se fait plus subtile, mais beaucoup plus bruyante. Des auteurs classiques se sont penchés sur la question, de manière critique, comme Vance Packard («la Persuasion clandestine») ou J.K. Galbraith, cet économiste étasunien qui a conseillé la Grèce à l'arrivée de Tsipras. Galbraith expliquait dès les années 70 comment la production était déterminante dans l'orientation de la consommation.

Comme le montre Franck Cochoy («Une histoire du marketing»), c'est pour contrôler la demande et stabiliser les marchés que le marketing a émergé. Il s'agit d'identifier ce qui est appelé les «besoins latents» chez le consommateur, et savoir comment le faire basculer. Comment faire en sorte que la personne qui n'a jamais eu besoin d'iPhone 6 se rende compte qu'elle ne peut pas vivre sans cet appareil. Les ressorts utilisés sont souvent inconscients: réaction à une couleur, organisation d'une certaine ambiance, une mise en récit (storytelling), expliquant par exemple qu'il y a urgence à ne pas rater le train du progrès etc.

Les investissements massifs tels que les infrastructures jouent aussi un rôle. Quand la voiture envahit tout, la marche et le vélo sont rendus dangereux et exclus, Ivan Illich expliquait ça dans les années 70. Dans notre livre «la Face cachée du numérique», nous rappelons que les fabricants savaient très bien que la demande était quasiment inexistante, au début des années 2000. Gorz, à la suite de Sartre, a développé une analyse assez poussée de ce que Riesman avait appelé l'extéroconditionnement, dans son célèbre livre «la Foule solitaire» (pour plus de détail, voir mon «Nature et politique», Amsterdam, 2014).

Les achats, pour les entreprises, sont un moment clé. Ils conditionnent leur survie. Les grandes entreprises ont un pouvoir de marché énorme, qui leur permet de s'assurer des débouchés. Quand Ségolène Royal pousse la voiture électrique, par exemple, elle défend les constructeurs. La solution qu'elle propose correspond exclusivement à ce qu'ils savent faire. Les solutions qui sont écartées sont implicitement celles des concurrents.

Une mise en production massive d'énergie décentralisée, comme on le voit par exemple en Allemagne, a été activement combattue par EDF depuis plusieurs décennies. EDF est invitée à la COP21, pas les petits installateurs de solaire qui se battent depuis longtemps contre cette entreprise. Tous les arguments sont bons pour défendre le marché et ils sont d'autant plus puissants qu'on n'entend qu'eux : que faire la nuit quand il n'y a pas de soleil, les éoliennes tuent les oiseaux etc.

Les grands annonceurs mentent rarement, ce serait trop voyant, ils s'arrangent simplement pour que les arguments défavorables soient marginalisés, dans l'espace médiatique. On l'a vu à l'occasion de l'affaire Canal+ : Vincent Bolloré affirme clairement qu'il a le dernier mot dans «ses» médias.

Etant ancré dans le moment de la consommation, la domination n'est pas un rapport de classe au sens classique du terme. Les mouvements citoyens qui s'y opposent agissent d'ailleurs différemment, citons Casseurs de Pub, les coups de Greenpeace pour attirer les médias et faire passer des informations négligées, etc. Leur sociologie n'est pas celle des classes populaires. Ils disposent en général d'un capital symbolique élevé. Les classes populaires ne sont pas complètement dupes, naturellement, ce qui leur manque est l'organisation collective, et les moyens de résister.

Tant que la résistance est fragmentée les grands intérêts trouvent toujours un moyen de faire passer leurs solutions. L'enjeu est principalement symbolique, y compris dans le domaine des besoins essentiels tels que se nourrir. Qui connaît réellement les enjeux de l'agriculture aujourd'hui, et les avantages de l'agriculture paysanne par rapport à l'agrobusiness défendu par M. Xavier Beulin? Si l'argument de la santé est souvent utilisé, c'est en désespoir de cause, au sens où c'est un moyen de toucher les gens, quand d'autres arguments restent sans réel écho. M. Beulin de son côté affirme haut et fort ne pas se soucier de l'agriculture de qualité, il explique qu'il produit pour les 80% des Français qui ne «veulent pas» mettre plus de 11% de leur budget dans l'alimentation.

Un dernier point est à nuancer. Jean-Baptiste Comby cite l'étude de Piketty et de Chancel, laissant penser que les plus pauvres sont les moins pollueurs. Ce n'est qu'à moitié vrai. En valeur absolue en effet les pauvres polluent le moins. Mais alors on se demande pourquoi ce sont les pauvres, en général, qui se sont opposés à l'écotaxe.

Comme nous le montrons dans «l'Ecologie : combien de divisions» (Le Croquant, 2015), les revenus les plus bas sont aussi ceux qui ont une consommation en carbone élevée, relativement à chaque euro dépensé. Pour 100 euros, la consommation des pauvres contient plus de carbone que celle des classes supérieures.

L'explication est simple : c'est l'énergie qui permet de faire baisser le prix des produits. Plus les salaires sont faibles et plus le consommateur achète du low cost pour se maintenir dans la «normalité», et ne pas déchoir dans la misère. Que les pauvres polluent beaucoup, par rapport à leur pouvoir d'achat, est aussi l'une des raisons qui explique le manque de réceptivité aux questions écologique, outre la désinformation.

La réalité est donc celle-ci : les bas revenus sont massivement engagés dans une consommation fortement carbonée. C'est le peu qu'ils ont réussi à obtenir de la lutte des classes. C'est une réalité qui se trouve occultée par l'Ademe, dont les campagnes sont un savant compromis entre intérêts de l'Etat et ceux des grandes entreprises. Les messages sont alors en décalage total avec la réalité sociale, mais aussi médiatique. L'Ademe est la seule à parler de climat, alors que toutes les campagnes d'information et de publicité sont axées sur l'incitation à consommer plus.

Les classes populaires se trouvent prises entre deux feux. Elles sont tiraillées entre leurs faibles salaires et une communication massivement dominée par l'excitation de l'envie. La publicité maintient et attise la «tension pénurique» comme disait Baudrillard. C'est un rapport de classe, oui, il faut cependant le décrire dans toute sa complexité pour bien en saisir les enjeux. Une économie écologique passe par une réappropriation de la définition des besoins et des moyens de les satisfaire.

Fabrice Flipo
Philosophe, maître de conférences,
Institut Mines-Telecom

  • D'après

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20151205.OBS0779/les-pauvres-polluent-moins-que-les-riches-pas-si-simple.html

  • Les riches polluent 2000 fois plus que les pauvres

http://www.parismatch.com/Actu/Environnement/Les-riches-polluent-2000-fois-plus-que-les-pauvres-859933

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